Tribunes et prises de position

Tribune publiée dans Télérama le 23 mars 2021

Où sont passées les “leçons de choses” de nos grands-parents, qui les aidaient à se situer dans le monde ?

Sur Télérama.fr, des scientifiques nous alertent sur le fossé qui s’est creusé entre la société et la biologie. Et insistent sur la nécessité de la remettre au cœur de nos priorités. Pour ne pas laisser le champ libre aux complotistes, surtout par temps de pandémie.
La biologie est née de la curiosité des hommes sur la nature et les êtres vivants. Science naturelle par essence, elle se prolonge par deux domaines centrés sur l’humain : la médecine et la pharmacie. Mais l’évolution de la biologie a conduit à une perte de contact avec les questionnements et la compréhension des citoyens : nous explorons ici les causes et les remèdes de cette inquiétante tendance.
Jusqu’au début du XXe siècle, la biologie reposait presque uniquement sur l’observation directe du vivant et sur une méthodologie expérimentale simple, inspirée de grands physiologistes comme Claude Bernard ou de grands naturalistes comme Charles Darwin. À cette époque, la compréhension des processus biologiques relevait d’échelles directement appréhendables, car pour l’essentiel visibles.
La généralisation du microscope engendra un changement d’échelle et l’avènement de la microbiologie, de l’hygiène et de la vaccination. Une nouvelle ère débutait, celle de Louis Pasteur et de Robert Koch. Dans le même temps, la chimie et la physique permettaient des avancées considérables, comme la radiographie puis l’imagerie cellulaire. Dans leur sillage furent fondées de grandes institutions, comme l’Institut Pasteur ou l’Institut Curie. En parallèle les concepts d’écologie (dans son sens scientifique, pas l’écologisme) et de sciences de l’évolution commençaient à se construire.
Enfin, au XXe siècle, la biologie moléculaire, représentée en France par François Jacob ou Jacques Monod, permit de comprendre de nombreuses maladies comme les cancers, ou plus récemment la mucoviscidose et le sida. Les progrès dans ce domaine ont été tels que le virus SARS-CoV-2 a pu être séquencé en quelques jours début 2020.
“Hier objet de curiosité et d’admiration, la biologie suscite aujourd’hui méfiance et fantasme.”
Ainsi, en deux cents ans, la biologie et la médecine ont quitté le champ du visible et de l’intuitif pour celui de l’invisible et du conceptuel. Ne négligeant pas l’observation, l’analyse des processus du monde vivant s’est enrichie de milliards de données bio-informatiques qui révèlent toujours plus de complexité. L’enseignant de sciences naturelles de 1960, qui présentait l’organisation du squelette et la contraction du muscle de la grenouille, est devenu le professeur de sciences de la vie et de la terre (SVT) ou de biotechnologie, qui enseigne les gènes, les écosystèmes et l’évolution.
« Jusqu’au début du XXe siècle, la biologie reposait presque uniquement sur l’observation directe du vivant. »
La biologie d’aujourd’hui s’attache à la compréhension des systèmes complexes, approche des problématiques globales et cherche des solutions plurifactorielles pour agir. Chercheurs, médecins, vétérinaires, agronomes… ont acquis une culture du décloisonnement disciplinaire. La biologie conçoit des modèles, par exemple épidémiologiques ou écologiques, pour comprendre et prévoir le monde.
Devenue conceptuelle et parfois contre-intuitive, la biologie ne doit pas se mettre à l’écart de la société. D’une science synonyme de progrès et d’amélioration de nos conditions de vie, elle est pourtant devenue une cible, entraînant une large défiance des citoyens. Mais si les scandales sanitaires, les erreurs historiques de gestion de l’environnement, ou les « bugs » de communication ont entamé la confiance du public, la faute en est imputable largement autant au politique et à l’économique qu’à la science elle-même, qui doit cependant, reconnaissons-le, bien mieux soigner sa communication.
“Le XXIe siècle sera celui de la biologie, de l’écologie et de l’intelligence artificielle.”
Dans l’esprit d’une part croissante de la population, le chercheur en biologie, autrefois sauveur de l’humanité, de la santé à l’agriculture, est jugé aujourd’hui intéressé aux bénéfices des grandes multinationales de la semence ou de la pharmacie. On imagine donc qu’il ne dit pas la vérité, voire participe à un complot mondial. En miroir, l’enseignant de SVT apparaît à certains comme le véhicule d’idéologies dictées par des lobbys financiers, ou au contraire par des activistes de l’écologie politique ou de la « théorie du genre ».
Hier objet de curiosité et d’admiration, la biologie suscite aujourd’hui méfiance et fantasme. Le scepticisme face à la vaccination contre la Covid en est un symbole. Alors que la vaccination a sauvé d’une mort certaine des millions d’humains dans le monde, aujourd’hui, de nombreux citoyens doutent. Mais là encore, ne sont-ce pas les erreurs ou les excès de certaines autorités politiques et d’organisations économiques qu’ils dénoncent, plus que la seringue ?
Pourtant, nous le devinons tous, le XXIe siècle sera celui de la biologie, de l’écologie et de l’intelligence artificielle, ou il ne sera pas. Les perspectives sont phénoménales : le prix Nobel attribué à notre collègue Emmanuelle Charpentier pour Crisper-Cas9 en est l’exemple évident. Rien n’est perdu, mais nous devons convaincre, expliquer et éduquer.
Convainquons qu’investir dans la recherche est la clé de demain ; qu’investir dans la recherche publique est la garantie de priorités qui ne sont pas qu’économiques ; que nous pouvons aider les citoyens à choisir leur vie et leur environnement.
Convainquons que l’enseignement des SVT est indispensable, dès l’école élémentaire, dès lors qu’il porte sur des fondamentaux. Nos enfants s’intéressent spontanément à la nature : revenons au concret. Revisitons la « leçon de choses », redonnons aux jeunes générations le goût d’observer et de découvrir. Le système éducatif actuel n’encourage pas assez la curiosité ou les vocations pour la biologie. Nous avons aujourd’hui besoin de créativité, d’audace et d’inventivité ; faisons-les germer au long du cursus scolaire, notamment par l’enseignement de la biologie et au travers des sciences participatives. Car le citoyen d’aujourd’hui et davantage encore celui de demain devra savoir faire face à de nouvelles menaces, et être capable de se prononcer sur des sujets liés à l’environnement, à la biologie ou à l’éthique.
Éduquons à la santé pour soi-même, mais aussi sous le signe de la fraternité et de la solidarité : montrons comment, en évitant des malades et des morts, nous désencombrons les hôpitaux, nous y faisons revenir les malades dont les soins ont été reportés, et nous sauvegardons la Sécurité sociale, cet autre bien commun.
Expliquons comment biologie et médecine sont en perpétuelle coévolution, comment le questionnement et le doute préparent aux grandes découvertes, et non à l’ignorance ou à la croyance en des complots. Préparons à un monde où le risque individuel zéro n’existe pas, mais où la santé est un bien commun. Préparons les citoyens à évaluer le rapport bénéfice/risque pour prendre une décision, qu’elle concerne l’individu ou les populations, comme pour le port du masque ou la vaccination. Préférons la prévention à l’attente passive de la maladie qu’il faudra soigner !
« Préparons les citoyens à évaluer le rapport bénéfice/risque pour prendre une décision, qu’elle concerne l’individu ou les populations, comme pour le port du masque ou la vaccination. »
Oui, mieux vaut prévenir que guérir, et cela commence par l’enseignement. Notre pays a inscrit la fraternité au fronton de ses monuments : souvenons-nous de la chance que représente notre assurance maladie, qui jusqu’ici couvre nos dépenses de santé. Ce système ne peut vivre que si chacun fait tout pour ne pas en avoir besoin, sans quoi il s’effondrera sous le poids de conduites individuelles dangereuses. Pour en avoir conscience, le citoyen doit posséder les bases cognitives nécessaires, une vision systémique de son environnement et de la santé : ce doit être le rôle de l’école que de préparer à comprendre cela. La biologie est un outil à cette fin et aussi, pour nos jeunes et nous-mêmes, une extraordinaire source d’émerveillement.

Tribune publiée dans Ouest-France le 16 mars 2021

Et si le SARS-CoV-2 nous apprenait notre force collective ?

S’il est une chose que le SARS-CoV-2, le virus de la triste pandémie de Covid-19, démontre bien, c’est que nous sommes un groupe. En effet, un agent pathogène qui attaque parfois mortellement les organismes qu’il infecte repose sur la collectivité de ses proies. Peu importe si un individu meurt, le festin continue sur le reste du groupe où vit cet individu. Les lions en font autant avec les gazelles : même si des individus sont dévorés, la population persiste. Si le SARS-CoV-2 pouvait parler, il vous dirait que les humains sont un groupe. Mais nous, qui savons parler, avons-nous compris que nous sommes une collectivité ?
Non, absolument pas. Mais ce virus peut nous l’apprendre en creux.
Considérons les protections contre le SARS-CoV-2 : aucune n’est parfaite pour les individus mais elles le sont si nous agissons en groupe. Il y a les masques, qui réduisent la probabilité de transmission, mais incomplètement. Il y a l’isolement, idéal dans l’absolu mais… il faut bien sortir pour les courses, le travail, l’école… et donc son effet ne peut être qu’incomplet. Il y a des vaccins mais leur efficacité est incomplète : on parle de 95% de réussite lors de la vaccination. Certains baissent les bras : ils ne portent pas ou n’ajustent pas le masque, ils maintiennent une vie sociale intense, ou rejettent la vaccination. Cela paraît, dans une logique individuelle, relever de la liberté de chacun ; après tout, on prend les risques qu’on veut pour soi. Toutefois, c’est peu acceptable sous l’angle du groupe auquel chacun appartient.
Car si toutes ces protections sont imparfaites sur le plan individuel, elles constituent un puissant rempart pour le groupe si tous ses membres les pratiquent. Face à une maladie contagieuse, la réponse ne peut être que collective, c’est-à-dire citoyenne. Chacun se protège ainsi par le biais des autres. Si tout le monde vit masqué, le virus a peu de chances de franchir les deux masques pour passer d’un malade au suivant. Si nous limitons chacun nos sorties, la transmission diminue encore : c’est ainsi que se justifient certaines cruelles fermetures. Bien sûr, les restaurants et les lieux de culture ont fait des efforts de distanciation au moins égaux à ceux des commerces, voire supérieurs à ceux des transports en commun. Mais c’est en diminuant le nombre d’occasions de contact, d’autant plus s’ils se font sans masque pour se nourrir ou trinquer, qu’on fait chuter un peu plus la propagation dans le groupe. Demain, le vaccin ne protégera que si la plupart d’entre nous l’ont reçu, car même s’il est contre-indiqué dans de rares cas qu’on apprend à connaître, la majorité interrompra quand même la propagation virale si elle est vaccinée. L’ensemble de la population espère immunité « de groupe » : même si quelques-uns ne seront pas immunisés, le virus peinera d’autant plus à les atteindre que tous seront vaccinés.
Dans toutes ces stratégies, la défense émerge à l’échelle collective, alors même qu’elle est imparfaite et lourde pour chacun : le masque est inconfortable, le restaurant nous manque, l’isolement est douloureux et il n’y pas de vaccin sans risque d’accident vaccinal, même faible. Ces stratégies ont un sens par-delà l’individu, et c’est ainsi que la Covid-19 nous rappelle que nous sommes un groupe, et forts de l’être. D’ailleurs, ces stratégies permettront de protéger des biens collectifs : la sécurité sociale dont chaque malade consomme un peu plus le budget
(dont le total dépasse 1,3 fois du budget de l’état français) ! ; l’économie nationale que chaque jour d’épidémie aiguë dégrade un peu plus…
Mais le virus ne peut pas parler, et les politiques comme les journalistes, à de rares exceptions près, peinent à expliquer l’importance du groupe dans cette crise. On a favorisé la peur du gendarme et l’argument d’autorité, au lieu de présenter la dimension généreuse et collective des gestes demandés. Pour un biologiste ou un écologue, notre dimension de population est totalement évidente, notamment devant la maladie virale. Mais voilà : biologie et écologie manquent à l’arsenal des décideurs et des citoyens. A méditer… la formation des prochaines générations doit mieux et plus inclure ces domaines, car ils permettent de voir la vie en société comme un moyen. Ils font partie de l’éducation civique ! Évitons d’attendre que les gifles de la vie et de la nature nous enseignent ce que nous pourrions apprendre d’emblée, si l’enseignement et le journalisme des sciences étaient diffusés à un niveau correct.
Nous devons construire cette vision large, systémique de nous-mêmes dans le monde. D’abord, liés à d’autres espèces que nous utilisons ou que nous mangeons, mais aussi à celles qui parfois… nous mangent, comme ce SARS-CoV-2 qui moissonne l’humanité. Ensuite, liés aux autres humains, en groupe aux pouvoirs collectifs, comme celui de transformer des outils imparfaits pour l’individu, gestes personnels ou vaccins, en un rempart parfait pour le groupe.
Face au SARS-CoV-2 qui nous infecte comme un groupe, apprenons que réagir comme tel fait notre puissance. Reprenons conscience de ce que nous sommes au sein de la nature. Demain, il nous faudra mieux transmettre cette conscience. Aujourd’hui, dans la crise actuelle, un masque bien ajusté, une distanciation respectée ou une vaccination ont un sens doublement généreux : d’abord, une contribution à notre existence en groupe et à la santé collective et ensuite, symboliquement, un message de fraternité et de respect pour les autres.

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