Tribunes et prises de position

Tribune publiée dans Libération le 31 août 2021

Réduisons la fracture scientifique avant qu’elle ne disloque nos sociétés

Parmi les fractures menaçant nos sociétés, l’une d’entre elles se dresse avec force devant nous. Dans un monde moderne hyper-technologique et confronté à des obstacles écologiques et sanitaires, nous agissons souvent à l’encontre de nos intérêts, de notre santé et de notre avenir collectif : les connaissances manquent pour juger librement. Les exemples fourmillent de cette fracture scientifique : abus persistant de plastiques qui finissent en perturbateurs endocriniens dans notre environnement, refus des vaccins quand l’épidémie attaque les individus et l’économie, protections insuffisantes contre les maladies sexuellement transmissibles, consommation énergétique déraisonnable (le tourisme spatial fait à peine honte !), abus de pesticides ou négation de leurs impacts, etc. Au-delà des choix individuels, de nombreuses décisions collectives, de l’État ou des entreprises, souffrent aussi de tels paradoxes.
Ces actes opposés à ce que nous savons des sciences font souvent l’objet de campagnes d’information ad hoc. Mais c’est gérer les fissures d’un barrage en les bouchant les unes après les autres : ces rustines sont passagères, épuisantes et de peu d’efficacité. C’est l’infrastructure qu’il faut gérer. Qui sait d’ailleurs les divorces d’avec la science que nous vivrons demain ? Prenons donc plutôt le problème à la racine : démystifions les bases de notre quotidien et tentons de redonner à tous le plein usage des acquis scientifiques.
Nous vivons dans un monde où les acquis de la science ont été transposés en sujets et en défis quotidiens, surtout en matière d’environnement, de santé et de nutrition. Et pendant ce temps-là… la jeunesse gravite loin des sciences, en particulier des sciences du vivant et de l’environnement. Elles sont pratiquement absentes du Primaire : les initiatives de certains enseignants ou les sensibilisations aux sciences de la fondation « La main à pâte », par exemple, restent l’exception. Au Collège, la biologie a une place strictement inverse à celle qu’elle occupe en recherche (ouvrez un numéro de la revue Nature) ou dans nos vies : les Sciences du vivant et de la Terre (SVT) sont même devenues, depuis la réforme du Lycée… une option ! Nos enfants, destinés à vivre dans un monde où la science pourrait les aider, vivent une véritable mutilation.
A l’inverse, enseignées plus tôt et peut-être différemment, les sciences et particulièrement les SVT anticiperaient bien des problèmes. Par l’observation, elles familiarisent avec des objets et des concepts de base ; par la méthode scientifique, elles peuvent familiariser au doute non comme un nihilisme (que pratiquent par exemple les conspirationnismes) mais comme une méthode de choix entre des options souvent imparfaites (les choix de la vie et de l’Histoire sont ainsi faits). Il ne s’agit pas d’enseigner une par une des réponses aux questions d’actualité, ce qui serait perçu comme une manipulation, mais d’encourager une autonomie de jugement valable en toutes circonstances. Aujourd’hui réfugiées dans la réfutation, les données des sciences perdent contre les conspirationnismes : demain, en plantant plus tôt une vision construite du monde, elles pourraient vider les conspirationnismes de tout attrait et aider chacun à choisir en connaissance de cause.
Pour aider à réduire la fracture scientifique, l’enseignement des sciences notamment du vivant, aujourd’hui inaudible, doit se reconstruire autour de trois impératifs. Premièrement, les horaires restent sous-dimensionnés face aux enjeux et à notre quotidien, mais tout n’est pas là. Deuxièmement, jouons de l’interdisciplinarité : la compétition, c’est-à-dire la concurrence, intéressent l’économie et les SVT ; notre sexualité concerne la littérature et les SVT ; les statistiques aident, au-delà des mathématiques, à comprendre la diversité du vivant et l’actualité ; la diversité génétique éclaire les différences avec les autres et la philosophie… En jetant des lumières multidisciplinaires sur un objet, on l’enseigne mieux et on le fait concevoir plus finement. Mais nos programmes, tristement disciplinaires, ratent cet objectif. Troisièmement, et surtout, la forme mérite dépoussiérage : notamment, on ne peut plus enseigner que dans les écoles. Les réseaux sociaux font un travail d’autant plus destructif (à tous les âges) que nous n’y programmons rien. Demain, l’Éducation nationale aussi devra y être massivement présente, avec des compétences nouvelles, pour rendre plus visibles et plus attractives les sources rigoureuses qui se trouvent sur ces réseaux. Il faut accompagner nos enfants là où ils sont…
… et vite : le temps presse, la fracture scientifique nous abîme déjà. Notre nature biologique et notre place écologique frappent bruyamment à la porte de nos sociétés, encore sourdes aux réels enjeux.

Tribune publiée dans Télérama le 23 mars 2021

Où sont passées les “leçons de choses” de nos grands-parents, qui les aidaient à se situer dans le monde ?

Sur Télérama.fr, des scientifiques nous alertent sur le fossé qui s’est creusé entre la société et la biologie. Et insistent sur la nécessité de la remettre au cœur de nos priorités. Pour ne pas laisser le champ libre aux complotistes, surtout par temps de pandémie.
La biologie est née de la curiosité des hommes sur la nature et les êtres vivants. Science naturelle par essence, elle se prolonge par deux domaines centrés sur l’humain : la médecine et la pharmacie. Mais l’évolution de la biologie a conduit à une perte de contact avec les questionnements et la compréhension des citoyens : nous explorons ici les causes et les remèdes de cette inquiétante tendance.
Jusqu’au début du XXe siècle, la biologie reposait presque uniquement sur l’observation directe du vivant et sur une méthodologie expérimentale simple, inspirée de grands physiologistes comme Claude Bernard ou de grands naturalistes comme Charles Darwin. À cette époque, la compréhension des processus biologiques relevait d’échelles directement appréhendables, car pour l’essentiel visibles.
La généralisation du microscope engendra un changement d’échelle et l’avènement de la microbiologie, de l’hygiène et de la vaccination. Une nouvelle ère débutait, celle de Louis Pasteur et de Robert Koch. Dans le même temps, la chimie et la physique permettaient des avancées considérables, comme la radiographie puis l’imagerie cellulaire. Dans leur sillage furent fondées de grandes institutions, comme l’Institut Pasteur ou l’Institut Curie. En parallèle les concepts d’écologie (dans son sens scientifique, pas l’écologisme) et de sciences de l’évolution commençaient à se construire.
Enfin, au XXe siècle, la biologie moléculaire, représentée en France par François Jacob ou Jacques Monod, permit de comprendre de nombreuses maladies comme les cancers, ou plus récemment la mucoviscidose et le sida. Les progrès dans ce domaine ont été tels que le virus SARS-CoV-2 a pu être séquencé en quelques jours début 2020.
“Hier objet de curiosité et d’admiration, la biologie suscite aujourd’hui méfiance et fantasme.”
Ainsi, en deux cents ans, la biologie et la médecine ont quitté le champ du visible et de l’intuitif pour celui de l’invisible et du conceptuel. Ne négligeant pas l’observation, l’analyse des processus du monde vivant s’est enrichie de milliards de données bio-informatiques qui révèlent toujours plus de complexité. L’enseignant de sciences naturelles de 1960, qui présentait l’organisation du squelette et la contraction du muscle de la grenouille, est devenu le professeur de sciences de la vie et de la terre (SVT) ou de biotechnologie, qui enseigne les gènes, les écosystèmes et l’évolution.
« Jusqu’au début du XXe siècle, la biologie reposait presque uniquement sur l’observation directe du vivant. »
La biologie d’aujourd’hui s’attache à la compréhension des systèmes complexes, approche des problématiques globales et cherche des solutions plurifactorielles pour agir. Chercheurs, médecins, vétérinaires, agronomes… ont acquis une culture du décloisonnement disciplinaire. La biologie conçoit des modèles, par exemple épidémiologiques ou écologiques, pour comprendre et prévoir le monde.
Devenue conceptuelle et parfois contre-intuitive, la biologie ne doit pas se mettre à l’écart de la société. D’une science synonyme de progrès et d’amélioration de nos conditions de vie, elle est pourtant devenue une cible, entraînant une large défiance des citoyens. Mais si les scandales sanitaires, les erreurs historiques de gestion de l’environnement, ou les « bugs » de communication ont entamé la confiance du public, la faute en est imputable largement autant au politique et à l’économique qu’à la science elle-même, qui doit cependant, reconnaissons-le, bien mieux soigner sa communication.
“Le XXIe siècle sera celui de la biologie, de l’écologie et de l’intelligence artificielle.”
Dans l’esprit d’une part croissante de la population, le chercheur en biologie, autrefois sauveur de l’humanité, de la santé à l’agriculture, est jugé aujourd’hui intéressé aux bénéfices des grandes multinationales de la semence ou de la pharmacie. On imagine donc qu’il ne dit pas la vérité, voire participe à un complot mondial. En miroir, l’enseignant de SVT apparaît à certains comme le véhicule d’idéologies dictées par des lobbys financiers, ou au contraire par des activistes de l’écologie politique ou de la « théorie du genre ».
Hier objet de curiosité et d’admiration, la biologie suscite aujourd’hui méfiance et fantasme. Le scepticisme face à la vaccination contre la Covid en est un symbole. Alors que la vaccination a sauvé d’une mort certaine des millions d’humains dans le monde, aujourd’hui, de nombreux citoyens doutent. Mais là encore, ne sont-ce pas les erreurs ou les excès de certaines autorités politiques et d’organisations économiques qu’ils dénoncent, plus que la seringue ?
Pourtant, nous le devinons tous, le XXIe siècle sera celui de la biologie, de l’écologie et de l’intelligence artificielle, ou il ne sera pas. Les perspectives sont phénoménales : le prix Nobel attribué à notre collègue Emmanuelle Charpentier pour Crisper-Cas9 en est l’exemple évident. Rien n’est perdu, mais nous devons convaincre, expliquer et éduquer.
Convainquons qu’investir dans la recherche est la clé de demain ; qu’investir dans la recherche publique est la garantie de priorités qui ne sont pas qu’économiques ; que nous pouvons aider les citoyens à choisir leur vie et leur environnement.
Convainquons que l’enseignement des SVT est indispensable, dès l’école élémentaire, dès lors qu’il porte sur des fondamentaux. Nos enfants s’intéressent spontanément à la nature : revenons au concret. Revisitons la « leçon de choses », redonnons aux jeunes générations le goût d’observer et de découvrir. Le système éducatif actuel n’encourage pas assez la curiosité ou les vocations pour la biologie. Nous avons aujourd’hui besoin de créativité, d’audace et d’inventivité ; faisons-les germer au long du cursus scolaire, notamment par l’enseignement de la biologie et au travers des sciences participatives. Car le citoyen d’aujourd’hui et davantage encore celui de demain devra savoir faire face à de nouvelles menaces, et être capable de se prononcer sur des sujets liés à l’environnement, à la biologie ou à l’éthique.
Éduquons à la santé pour soi-même, mais aussi sous le signe de la fraternité et de la solidarité : montrons comment, en évitant des malades et des morts, nous désencombrons les hôpitaux, nous y faisons revenir les malades dont les soins ont été reportés, et nous sauvegardons la Sécurité sociale, cet autre bien commun.
Expliquons comment biologie et médecine sont en perpétuelle coévolution, comment le questionnement et le doute préparent aux grandes découvertes, et non à l’ignorance ou à la croyance en des complots. Préparons à un monde où le risque individuel zéro n’existe pas, mais où la santé est un bien commun. Préparons les citoyens à évaluer le rapport bénéfice/risque pour prendre une décision, qu’elle concerne l’individu ou les populations, comme pour le port du masque ou la vaccination. Préférons la prévention à l’attente passive de la maladie qu’il faudra soigner !
« Préparons les citoyens à évaluer le rapport bénéfice/risque pour prendre une décision, qu’elle concerne l’individu ou les populations, comme pour le port du masque ou la vaccination. »
Oui, mieux vaut prévenir que guérir, et cela commence par l’enseignement. Notre pays a inscrit la fraternité au fronton de ses monuments : souvenons-nous de la chance que représente notre assurance maladie, qui jusqu’ici couvre nos dépenses de santé. Ce système ne peut vivre que si chacun fait tout pour ne pas en avoir besoin, sans quoi il s’effondrera sous le poids de conduites individuelles dangereuses. Pour en avoir conscience, le citoyen doit posséder les bases cognitives nécessaires, une vision systémique de son environnement et de la santé : ce doit être le rôle de l’école que de préparer à comprendre cela. La biologie est un outil à cette fin et aussi, pour nos jeunes et nous-mêmes, une extraordinaire source d’émerveillement.

Les précédentes tribunes

Actualités